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Yopougon : Le canal où la vie côtoie la mort

Ecrit par L'Inter, le 31-01-2008 07:55

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Publié dans : Nationale, Société


En amont, la zone industrielle de Yopougon, une zone qui recèle de nombreuses usines implantées à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. En aval, baigne la lagune ébrié côté Niangon-Nord, précisément à la centrale thermique d’Azito. C’est à cet endroit que se jettent tous les déchets industriels et médicaux transportés par un canal long de quatre kilomètres environ depuis la zone industrielle. Mais en arpentant cette voie destinée à acheminer l’eau ou d’autre matières liquides, les découvertes et les témoignages des riverains et autres usagers sont stupéfiants. Des constats qui résument les contradictions d’une ville moderne comme Abidjan où les populations sont obligées de côtoyer la mort pour survivre. Si du côté de la zone industrielle, la canalisation est entièrement recouverte et se présente comme un égout, le constat fait ressortir que cette conduite souterraine ne mesure que quelques mètres seulement et traverse la nouvelle cité policière en construction pour s’ouvrir juste après. 
En ce matin du mois de janvier, le vent sec et frais de l’harmattan n’a pas été un handicap pour Samson, un homme de nationalité ghanéenne, d’être à son lieu de travail. Ce tapissier dispose d’un atelier à Port-Bouet II, à deux mètres de ce fameux canal, dans les environs du CHU de Yopougon dans la partie nord d’Abidjan. Depuis 25 ans, Samson y est installé et mène son activité à proximité d’une station d’essence dont la construction a modifié certaines installations, parmi lesquelles celle du canal. Ce qui ne manque pas de créer des désagréments aux riverains. « Cette station a bouché le canal. Son promoteur a creusé une autre voie de canalisation. Mais ce n’est pas profond. Pendant la saison pluvieuse, l’eau nous inonde, et nous ne pouvons pas travailler », raconte Samson. A quelques mètres de l’atelier du tapissier, en descendant, nous trouvons un carrefour, communément connu sous le nom de « Carrefour Zone ». Il y a un pont, mais dont l’ouverture est rétrécie par du sable et d’autres déchets solides de tout genre. A ce carrefour, c’est un véritable cauchemar pour les automobilistes pendant les périodes de grandes pluies, comme le témoigne d’ailleurs M Soumahoro. Ce garagiste nous en dit plus : « Chaque année, les eaux de ruissellement emportent non seulement des automobilistes, mais aussi des enfants. La pression de l’eau est tellement forte qu’elle provoque des dégâts, à la fois humains et matériels », nous fait-il savoir.

Risques de maladies et d’éboulement De l’autre côté du pont, le premier choc est olfactif. Avant même de poursuivre notre randonnée dans le labyrinthe de ce canal, une forte odeur pestilentielle nous prend jusqu’à la gorge. Nous sommes au Banco II, un sous-quartier de la commune de Yopougon. De part et d’autre de ce canal qui, désormais, se présente comme un ruisseau-égout à ciel ouvert, il y a des habitations, comme celle de Dame Sylla Naminata, une veuve d’une soixantaine d’années. La fosse est beaucoup plus large en cet endroit. Ce sont les conséquences de l’érosion dont la cause est à rechercher dans le comportement même des riverains. Car en réalité, cette voie d’évacuation sert de décharge pour les habitants vivant dans les environs, dans une ville où la question de la gestion des ordures ménagères constitue un véritable casse-tête chinois pour les autorités compétentes. Des tas d’immondices qui non seulement obstruent le conduit d’eau, mais provoquent l’humidité du sol. « Ma maison va s’écrouler dans les années à venir si rien n’est fait », s’inquiète la vieille Sylla Naminata qui, malgré des mesures de prévention prises pour contrer l’avancée de l’érosion, reste toujours impuissante. Elle a renforcé la clôture, mais elle s’est écroulée par la suite. Aujourd’hui, son habitation est gravement exposée. Les risques d’éboulement ne sont pas à écarter. Et les riverains en sont conscients. Mais que peuvent-ils faire d’autre ? Il ressort également de certains témoignages que la proximité avec les eaux usées et les immondices peut engendrer des maladies telles que le paludisme, la diarrhée, la typhoïde, les hépatites et le choléra. « La nuit, il nous est impossible de dormir. Il y a trop de moustiques », se lamente dame Naminata, sexagénaire.

Des bébés dans le canal Nous quittons Banco II pour nous retrouver à Yopougon SIDECI. Là, un pont relie ce quartier à Niangon. Mais il est coupé et interdit à la circulation. Cette décision prise par les autorités communales vise à prévenir les dangers que pourraient courir les automobilistes. A ce niveau précis, c’est la puanteur totale, sous ce pont qui a une hauteur d’environ huit mètres. En dessous, le bruit permanent d’une chute d’eau dégage une odeur insupportable. Le trou béant provoqué par l’eau donne le tournis à tous ceux qui voudraient s’y aventurer. Mais cela ne décourage pas des riverains qui y ont trouvé leur décharge. Certains ne manquent pas de se « soulager » à domicile dans de petits sachets en plastique pour ensuite les jeter dans le trou. Le phénomène des toilettes volantes est d’ailleurs une pratique récurrente dans les habitations précaires. Une autre pratique, beaucoup plus funeste, se développe à cet endroit. On découvre dans ce canal des cadavres, presque chaque semaine. Soit, il s’agit de voleurs qu’on attrape et à qui on applique une justice expéditive en les jetant dans le trou. « Cela se passe sous nos yeux. Quand ils sont jetés sous le pont, ces voleurs n’ont aucune chance de pouvoir s’en sortir. Ils meurent le plus souvent par noyade », confirme Kamagaté Siaka, vendeur de briques installé au niveau du pont de SIDECI. Soit, il s’agit de corps de nouveau-né dont certaines mères sans scrupules s’en débarrassent, à la suite d’un avortement ou d’un accouchement qui a mal tourné. « Je découvre au moins deux fois dans la semaine des cadavres de bébés emballés dans des sachets en plastique lorsque je me promène dans le canal à la recherche de mon pain quotidien », témoigne Goué Bleu Narcisse, 20 ans, Ivoirien. De sources policières, les enquêtes menées pour situer les responsabilités n’ont jusque-là pas abouti, puisque généralement, ces femmes y abandonnent les corps de leurs bébés une fois la nuit tombée. « Ces corps sont généralement confondus à des ordures ménagères », explique, sous couvert de l’anonymat, une sage-femme en poste à la maternité de Yopougon-SOGEFIA, une structure sanitaire située à une dizaine de mètres du canal. « Mais souvent, ces bébés sont en vie », ajoute-t-elle. La richesse dans les déchets S’il est vrai que les riverains et autres usagers du canal côtoient la mort chaque jour, il faut révéler toutefois que cette conduite constitue une source de revenus pour les populations démunies. D’un côté, il y a ceux qui viennent y chercher ce qui peut être réutilisé ou revendu. Eux, ce sont les récupérateurs. Ils s’échinent dans des conditions d’hygiène déplorables à ramasser bouteilles et sachets plastiques, verres et autres déchets recyclables. Et le jeune Narcisse en fait partie. Nous l’avons trouvé ce mardi matin dans le canal, pataugeant dans cette eau saumâtre, bravant ainsi les conséquences sanitaires qui pourraient découler de son activité. « Je n’ai pas le choix. Je suis orphelin de père. J’ai dû arrêter mes études en classe de sixième. Je suis ici parce que je ne veux pas voler ». Avant d’ajouter : « Je sais que je prends des risques. C’est pourquoi après le boulot, je prends des antibiotiques en guise de soins préventifs ». Ces explications données par Narcisse nous ramène à la dure réalité du chômage dans les grandes villes. Il n’y a pas de travail décent pour tout le monde, et chacun se débrouille comme il peut pour pouvoir supporter le coût de la vie. Narcisse s’en sort d’ailleurs très bien, si l’on en croit ses confidences sur son revenu hebdomadaire. « Je gagne 40 mille francs par semaine lorsque je livre ma marchandise à l’usine », explique-t-il, sourire aux lèvres. Une recette qui le maintient encore dans ce canal, à la surprise des passants qui s’étonnent de voir des personnes s’engouffrer dans une telle saleté. Au dire de Narcisse, argent, bijoux et téléphones portables sont découverts au cours de leurs fouilles. « Les ordures ménagères sont souvent riches », ironise l’adolescent qui affirme avoir ramassé une fois la somme de 75 mille francs enfouie sous des déchets. Gédéon, quinze ans à peine, a rejoint Narcisse dans ce canal. Mais leur période de vaches maigres se situent généralement pendant la saison des pluies. Les fortes pluies lessivent les ordures et les emportent dans la lagune ébrié, du côté d’Azito. D’un autre côté, il y a ceux qui, entre deux ponts, érigent des ponts à péage de fortune. Faites de bois, de telles voies de passage permettent aux habitants de réduire les distances, au risque de leur vie. Car un tel ouvrage peut s’écrouler, même si cela ne s’est jamais produit. Tant mieux pour Yves qui y gagne sa vie faisant payer 25 francs à chaque usager. « Notre recette journalière est de 23 milles francs », se réjouit-il. Le pont est ouvert de 4 H 45 à 23 H 30. Mais aujourd’hui, ce passage qui effraie non seulement, par la profondeur du canal, mais aussi par la qualité médiocre du matériau de construction utilisé, est sous la menace de l’érosion. « C’est pour cela que nous avons planté des arbres tout autour afin de protéger le sol », se défend Yves.

   
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